01 FEB 2021, scènes magazine, by Bernard Halter

3 Partitas by J.S. Bach
Recorded in Frankfurt for Indésens, on a 1732 Stradivari violin

La violoniste suisse Rachel Kolly apporte sa pièce à l’édifice des Partitas de Bach. Elle a gravé en 2020 l’intégrale de ces trois opus datant de 1720, c’est-à-dire issus de la période qui voit le compositeur occuper le poste de maître de chapelle à la cour du prince Léopold à Cöthen, par ailleurs brillant claveciniste.

Bach se consacre alors intensivement à la musique de chambre et livre des recueils pour instruments seuls qui demeurent les pierres angulaires du genre. Rachel Kolly n’en est pas à son premier essai discographique, loin s’en faut. Donnant des concerts déjà avant sa majorité, la violoniste formée au Conservatoire de Lausanne y côtoie le pianiste Christian Chamorel, avec qui elle établit un lien professionnel privilégié qui conduira les deux artistes à collaborer pour plusieurs enregistrements piano-violon. Ainsi trouve-t-on au catalogue de Rachel Kolly et du pianiste précité une galette consacrée à Guillaume Lekeu et Strauss et une autre à la
Sonate de César Franck et à des pages célèbres d’Ernest Chausson. Rachel Kolly axait jusqu’alors l’essentiel de ses activités autour des répertoires romantiques et modernes. Il y a dix ans, elle signait chez Warner un disque très remarqué des Sonates d’Ysaÿe, hommage ostensible et revendiqué à l’adresse du grand Bach, auteur lui aussi de six tels opus, si l’on ajoute aux trois Partitas les Sonates pour violon seul. Empruntant le chemin de l’histoire de la musique quelque peu à rebours, bien que celui-ci ne soit linéaire que dans l’écoulement du temps, le parcours de la violoniste fait une escale prolongée dans le monde de Bach. La musique du cantor de Leipzig a toujours accompagné Rachel Kolly, mais depuis 2017 celle-ci lui offre un havre de paix et une opportunité de se centrer sur des aspects essentiels de la musique. Pendant ces trois années qu’elle décide de passer quelque peu en retrait de la scène pour se consacrer à sa fille, elle joue Bach tous les jours. « Bien évidemment, la quasi-totalité de mes concerts de 2020 furent annulés, mais j’ai eu la grande joie de pouvoir enregistrer mon nouveau CD consacré aux Partitas de Bach durant le premier confinement dans une Frankfurt déserte. Je me suis consacrée à ces chefs-d'œuvre durant les trois dernières années. J’avais prévu une belle tournée dans plus de dix églises emblématiques de Suisse afin de fêter dignement les trois cents ans des Partitas, en les jouant en intégrale. J’ai toutefois la chance que tous ces concerts aient pu être reprogrammés en 2021. L’annonce s’en fera dans les médias et sur mon site. ».

Jouant sur un Stradivarius de 1732, Rachel Kolly aborde l’enregistrement du copieux recueil après avoir mené une mûre réflexion autour de l’usage du vibrato et du clivage souvent observable entre interprètes historiquement informés et d’autres qui osent des lignes plus appuyées et romantiques de ton. « Je ne pense pas qu’il soit possible de se forger des certitudes absolues au sujet de la musique de Bach, et mon enregistrement ne sera à jamais qu’une prise figée dans le temps, ne traduisant pas le retentissement que ces œuvres auront encore en moi, alors que les microphones seront rangés.», peut-on lire dans la notice accompagnatrice du disque. Elle enregistre une première fois les
Partitas en mars 2019, mais n’est pas convaincue du résultat. Elle remet le travail sur l’établi pendant des mois et finit par les reprendre à l’Église de la Festeburg de Francfort, ville rendue déserte par les mesures de confinement. Le huis clos du lieu d’enregistrement, amplifié par la mise en suspens de la vie normale alentours, agit dès lors comme un prisme sur la concentration des idées musicales de l’artiste.

Le résultat de ce travail mené sur ces années et aboutissant dans un contexte de société inédit donne lieu à une lecture enlevée, directe, réhabilitant le vibrato quand celui-ci sied à l’expression. Rachel Kolly propose une approche de ces danses baroques sublimées par Bach qui s’articule de manière aussi épurée et non alambiquée que possible. L’élan, la ligne définit le mouvement. De la première à la dernière note, le chant de l’instrument se déploie, respire. Le rapport au chant de l’instrument n’est pas celui de l’opéra mais celui des oiseaux, parfait, naturel, universel ; une lecture savoureuse, profonde et dont les sonorités bénéficient d’une captation de toute première qualité technique. Il est permis de nourrir l’espoir de voir les
Sonates pour violon seul être gravées à l’aune des mêmes qualités.

Bernard Halter
« Bach • Partitas », Rachel Kolly, violon.
CD indeSens ! INDE 141, paru en novembre 2020.










Pasted Graphic